La directive européenne du 10 mai 2023 qui vise à renforcer la transparence des rémunérations change la manière dont les entreprises communiquent et gèrent les salaires, et elle oblige aussi salariés et recruteurs à repenser leurs pratiques pour mieux repérer et corriger les inégalités entre femmes et hommes. Au-delà des obligations juridiques, ces nouvelles règles ouvrent des scénarios concrets dans les recrutements, les négociations internes et les audits RH.
Que doit contenir une offre d’emploi selon la nouvelle transparence des rémunérations ?
La directive impose que le candidat dispose d’informations claires sur la rémunération initiale ou, à défaut, sur une fourchette salariale fondée sur des critères objectifs et non sexistes. En pratique, cela signifie que les offres publiées par une entreprise devront indiquer un niveau de salaire ou une plage salariale, ainsi que la convention collective applicable si elle impacte la rémunération.
Les recruteurs qui continuent d’exiger l’historique salarial des candidats prennent un risque : la directive précise que l’employeur ne doit pas demander les salaires perçus précédemment. Sur le terrain, j’observe deux réactions fréquentes des services RH : la première consiste à masquer la fourchette pour « négocier plus librement », la seconde à afficher une fourchette trop large pour éviter les engagements. Les deux approches créent de l’insécurité pour les candidats et exposent l’employeur à des contestations.
Points pratiques :
– Indiquez une fourchette réaliste et argumentée (niveau d’expérience, compétences requises, grille interne).
– Veillez à ce que l’offre et le libellé du poste ne contiennent pas d’expressions genrées implicites.
– Formez les recruteurs à expliquer pourquoi une fourchette a été choisie (transparence dans la justification).
Comment un salarié peut-il obtenir des informations sur son niveau de rémunération ?
Tout salarié a désormais le droit de demander par écrit son niveau de rémunération individuel ainsi que les niveaux moyens triés par sexe pour les salariés réalisant le même travail ou un travail de même valeur. L’employeur dispose d’un délai de 2 mois pour répondre à la demande.
Dans la pratique, beaucoup d’entreprises ne sont pas prêtes à fournir des rapports clairs et compréhensibles : données brutes, absence de segmentation par catégorie professionnelle, ou tableaux incomplets restent des erreurs fréquentes. Les salariés ont la possibilité de faire cette demande via leurs représentants du personnel ou un organisme pour l’égalité.
Quelques précautions à connaître :
– L’information doit être accessible aux personnes en situation de handicap selon leurs besoins.
– Le salarié peut publier sa propre rémunération ; toute clause de confidentialité qui l’en empêcherait est nulle.
– Si les données fournies paraissent incomplètes ou erronées, le salarié (ou ses représentants) peut demander des compléments et des précisions raisonnables.
Quelles entreprises doivent publier des données sur l’écart de rémunération et que doivent-elles communiquer ?
Selon la directive, les employeurs sont tenus de communiquer un lot de données chiffrées sur l’écart de rémunération entre femmes et hommes. Les éléments demandés incluent notamment l’écart moyen de rémunération, l’écart médian, les écarts sur les composantes variables, la répartition par quartile salarial et la part de femmes et d’hommes bénéficiant d’éléments variables.
Le calendrier dépend de la taille de l’entreprise. Le tableau ci-dessous résume les échéances à connaître pour la publication (dates indiquées par la directive pour la mise en œuvre des obligations de communication des données) :
| Taille de l’entreprise | Échéance initiale pour la communication | Fréquence de mise à jour |
|---|---|---|
| 250 salariés et plus | au plus tard le 7 juin 2027 | annuelle |
| 150 à 249 salariés | au plus tard le 7 juin 2027 | tous les 3 ans |
| 100 à 149 salariés | au plus tard le 7 juin 2031 | tous les 3 ans |
Remarques pratiques : les employeurs peuvent publier ces informations sur leur site internet ou les transmettre à une autorité nationale désignée chargée de compiler et publier ces données. Les représentants du personnel, l’inspection du travail et les organismes pour l’égalité pourront demander des éclaircissements supplémentaires.
Comment calcule-t-on l’écart de rémunération et quelles erreurs éviter ?
Le calcul de l’écart salarial peut se faire en moyenne (écart moyen) ou en médiane, et chacun de ces indicateurs donne un éclairage différent. La moyenne est sensible aux extrêmes (quelques salaires très hauts peuvent masquer des disparités), alors que la médiane reflète mieux la situation « typique ».
Erreurs courantes rencontrées :
– Confondre salaire brut et salaire total (inclure ou exclure les éléments variables change fortement le résultat).
– Ne pas segmenter par catégorie professionnelle ou par quartile, ce qui masque la ségrégation horizontale ou verticale.
– Omettre les avantages en nature et accessoires qui font partie intégrante de la rémunération.
Conseil méthodologique : définissez au préalable les composantes retenues (salaire de base, primes, parts variables, avantages en nature) et documentez la méthode de calcul. Cette traçabilité diminue les risques de contestation et facilite les explications aux représentants et autorités.
Que se passe-t-il si l’écart observé dépasse 5 % et n’est pas justifié ?
La directive prévoit qu’une différence de rémunération moyenne d’au moins 5 % déclenche, sous conditions, l’obligation pour l’employeur de procéder à une évaluation conjointe des rémunérations avec les représentants du personnel. L’objectif est d’analyser les causes, d’identifier des mesures correctives et de prévenir les écarts injustifiés.
Le calendrier pratique :
– L’employeur doit justifier l’écart par des critères objectifs et non sexistes.
– S’il ne le fait pas, ou s’il ne met pas en place de mesures correctrices dans un délai de 6 mois suivant la communication des données, l’évaluation conjointe devient obligatoire.
Contenu type d’une évaluation conjointe :
– répartition femmes/hommes par catégorie ;
– comparatif des rémunérations moyennes et des composantes variables ;
– identification de mesures (revalorisations ciblées, révisions de grille, plans de progression) ;
– suivi de l’efficacité des actions précédentes.
Dans les organisations où les RH tiennent mal les bases de paie ou où la classification des postes est floue, l’évaluation conjointe révèle souvent des erreurs techniques plus que des volontés discriminatoires. Anticiper ces audits internes permet d’éviter des mesures correctrices massives et coûteuses.
Quels recours pour un salarié victime de discrimination salariale ?
La directive renforce les droits à réparation : un salarié victime d’une violation peut obtenir une indemnisation intégrale visant à le replacer dans la situation où il se serait trouvé sans discrimination (arrière-paiements, primes perdues, préjudice moral, intérêts). La règle clé à retenir pour les employeurs est qu’aucun plafond ne peut limiter cette indemnisation.
Sur le plan procédural, on observe que :
– la charge de la preuve peut basculer sur l’employeur lorsque le salarié fournit des éléments présomptifs ;
– les autorités compétentes peuvent prononcer des injonctions pour faire cesser la violation et ordonner des mesures correctrices.
Conseil pratique pour les salariés : documentez toute conversation, offre d’embauche, grille de rémunération proposée et conservez les bulletins de salaire ; ces éléments simplifient la démonstration d’un préjudice.
Quelles aides et bonnes pratiques pour les PME qui veulent se préparer sans être submergées ?
Les États membres doivent prévoir un soutien technique et des formations pour aider les entreprises, en particulier celles de moins de 250 salariés. Du côté des bonnes pratiques, plusieurs gestes simples réduisent la charge administrative et le risque juridique :
Checklist opérationnelle :
– cartographier les postes et standardiser les libellés ;
– définir une méthode de calcul claire et documentée (composantes incluses, périodes de référence) ;
– préparer des modèles d’offre avec fourchettes salariales justificatives ;
– former managers et recruteurs aux biais de genre et aux bonnes pratiques de rémunération ;
– prévoir un calendrier de publication et de contrôle interne.
Erreurs à éviter :
– improviser la publication de données sans validation comptable ;
– ignorer l’accessibilité des données pour les personnes en situation de handicap ;
– laisser la communication publique sans notes explicatives sur la méthodologie employée.
Expérience de terrain : les PME qui ont anticipé en construisant un petit tableau de bord RH (indicateurs salariaux par poste et par sexe) ont non seulement réduit les risques de non‑conformité, mais elles ont aussi bénéficié d’une meilleure attractivité lors des recrutements grâce à une plus grande transparence.
Questions fréquentes que se posent salariés et employeurs
Quand la directive doit-elle être transposée en droit national ?
La transposition devait intervenir au plus tard le 7 juin 2026 ; toutefois, la mise en œuvre effective des obligations de communication des données suit des échéances distinctes selon la taille des entreprises (voir le tableau ci‑dessus).
Quelles entreprises sont concernées par l’obligation de publication ?
Les obligations de publication s’appliquent prioritairement aux entreprises de 250 salariés et plus, mais les employeurs à partir de 100 salariés ont aussi des échéances spécifiques, et les États peuvent étendre des obligations ou proposer des mesures volontaires aux entreprises plus petites.
Un employeur peut-il continuer à demander l’historique salarial lors d’un recrutement ?
Non : la directive précise que l’employeur ne doit pas demander le salaire antérieur du candidat. Demander cette information reste une pratique à risque qui peut être qualifiée de discriminatoire.
Comment calcule-t-on l’écart de rémunération médian ?
La médiane se calcule en ordonnant les salaires du plus bas au plus élevé et en prenant la valeur centrale. Cet indicateur est moins affecté par des salaires extrêmes et reflète mieux la situation d’un effectif typique.
Quelles sanctions encourt un employeur en cas de discrimination avérée ?
Les victimes peuvent obtenir réparation intégrale du préjudice ; les autorités peuvent prononcer des injonctions et ordonner des mesures correctrices. Il n’existe pas de plafond légal pour les indemnités liées aux discriminations salariales selon la directive.
Articles similaires
- Arrêt maladie de plus de 3 mois : y a-t-il une perte de salaire malgré la prévoyance ?
- Combien touche-t-on à la retraite par rapport au salaire : calculs et explications
- Congés payés : à quel montant correspond un jour au SMIC ?
- Grille des salaires 2026 : convention collective nationale des commerces de gros
- Quel est le coût réel d’une procédure de licenciement économique pour l’employeur?

Jean Martin est un spécialiste en développement des compétences professionnelles et en employabilité.